Histoires de délogements

Photos de la criée du 31 mars 2019 (c) Jean de Peña

Quand on est revenu chez nous, il y avait eu des travaux. On a jeté beaucoup de nos affaires. On a gardé les lits parce que c’est cher. Mais les matelas sont remplis de poussière et de cailloux   —   Les enfants étaient heureux de quitter l’hôtel. C’était loin de leur école, ils étaient fatigués. A notre retour chez nous, le frigo avait pourri avec tout ce qu’il y avait dedans. Maintenant, ils ont du mal à manger   —   On a quitté l’immeuble il y a plus de 7 mois. Quand on est revenu, la boucherie était fermée. La boulangerie aussi. On ne sait pas s’ils vont rouvrir. Ça fait un peu vide    —   Notre voisin est sans papier. On est à l’hôtel, certains ont eu un appartement provisoire. Quand je reviens dans le quartier, parfois je le croise. Il ne va pas bien. Je crois qu’il dort dans la rue   —   J’habite dans le même immeuble que mon père. On a été délogé le même jour. Moi, je suis dans un hôtel dans le 2e arrondissement et lui dans le 10e. J’ai 2 enfants de 7 mois et 19 mois. C’est difficile. Ils auraient pu nous attribuer le même hôtel. Mon père aurait pu m’aider. Je ne peux pas quitter ma chambre   —   J’habitais à côté de la gare. Une semaine sur deux je dois prendre le train pour travailler à Arles. On m’a proposé plusieurs logements très loin dans le 10ème. C’est trop loin. Aujourd’hui je suis déchu de mes droits parce que j’ai refusé ces logements. Je dois me débrouiller, ils ne m’aideront plus   —   Je suis rentrée chez moi avec mes 3 enfants. Après 2 mois à l’hôtel, on était soulagé. L’eau n’est plus potable et le gaz ne fonctionne plus. On devait dormir tous ensemble pour se tenir chaud. Heureusement, maintenant il fait moins froid   —   Nous sommes délogés depuis 6 semaines. On attend l’arrêté de péril. Sans ce document on doit continuer de payer le loyer même si on ne vit plus chez nous. Notre propriétaire est sympa, il a dit qu’on s’arrangerait   —   On m’a dit que c’était fini que je pouvais enfin réintégrer mon logement, mais le propriétaire avait changé la serrure. J’ai appelé le numéro que la mairie m’a donné, on ne m’a pas répondu. Je dors chez des amis et mon propriétaire ne répond plus   —    L’hôtel nous a avertis que c’était la dernière nuit ; qu’on pouvait rentrer dans notre immeuble. A la mairie, on ne nous a rien dit. On est rentré mais les fissures sont encore là. On a peur et l’hôtel a loué notre chambre   —   Nous sommes 2 avec 2 enfants chacun. On vivait avec 5 chambres. C’était cher. On n’est pas pacsé ni marié. Comme le bail est à mon nom, mon compagnon et ses 2 enfants n’ont pas le droit d’aller à l’hôtel   —   Je suis diabétique. Je suis à l’hôtel depuis 5 mois et 1 semaine. Je ne peux pas cuisiner ni même réchauffer de l’eau pour le thé. Ce qu’on nous donne à manger est mauvais pour moi. Je n’ai pas les moyens d’aller au restaurant   —   C’est terrible, ma fille me demande toutes les nuits si sa chambre va tomber comme celle de son copain dont la maman a disparu. Je ne sais pas quoi lui répondre. Les mots ne marchent pas. J’ai pris des manches à balais que j’ai calés sur l’armoire, en pression sur le plafond, pour lui faire croire que ça tiendra l’immeuble. Ça a l’air de fonctionner, elle dort un peu mieux   —   Le propriétaire a dit «ça suffit, je ne veux plus payer l’hôtel, il faut rentrer chez vous». Mais devant l’immeuble il y a une chaîne avec un cadenas. On a quitté l’hôtel, et maintenant ?   —   Je suis retourné chez moi avec ma famille, mais tout était moisi. Les souris avaient mangé les vêtements de mes enfants   —   L’hôtel c’est pas la vie de château. On ne peut rien laisser, jamais. Parce que tous les jours quelqu’un vient faire le ménage. Comment faire confiance ? Je nettoie moi-même, mais ils ont un passe et ils viennent au moins vérifier si c’est propre. Tous les dimanches matins j’explique à la femme de ménage que je vais rester là encore quelques temps, que ça ne sert à rien de me réveiller à 7h30. Mais rien n’y fait, il y a toujours quelqu’un qui ouvre ma porte le dimanche   —   Mon opérateur me demande de renvoyer ma box parce que j’ai résilié mon abonnement. Vu que je n’ai plus de logement, je n’ai plus besoin d’internet. Je leur explique qu’il y a des scellés sur la porte de mon immeuble, que je ne peux pas récupérer la box. Ils ont envoyé un huissier. Sa visite est à ma charge et je dois continuer de payer mon abonnement   —   Je suis handicapée à 80%. Je marche très difficilement. Chez moi, je dois me déplacer sur un fauteuil. Mais ma chambre d’hôtel est trop petite, je ne peux pas faire le tour du lit. Chaque fois que je dois aller aux toilettes, c’est une véritable expédition   —   On m’a évacué en pleine nuit il y a 10 mois, au bout de 6 semaines, on m’a demandé de quitter l’hôtel parce que je ne figurais pas sur le bail. L’électricité, le gaz et le téléphone sont à mon nom, mais pas le bail. Je paye tous les mois sans aucun retard, mais à cause de ça je me suis trouvé 2 mois à la rue, en plein mois de janvier. J’ai trouvé un nouveau logement. Cette fois, à mon nom. Dans un immeuble de Marseille Habitat. Je pensais être tranquille. Mais ils ont évacué l’immeuble il y a 2 semaines. Je suis de nouveau dans la galère   —   C’est la quatrième fois qu’on me change d’hôtel. Je vais connaître tous les quartiers de la ville je crois ! Mon sac est toujours prêt, maintenant je ne le défais même plus. Je vis avec le minimum d’objets et de vêtements. On pourrait croire que ça allège le quotidien, mais c’est pas vraiment le cas. Par exemple, la gestion du linge est compliquée. Vu qu’il n’y a pas de machine à l’hôtel, quand je vais à la laverie, je paye une machine entière pour une moitié de lessive. Et je dois y aller souvent puisque j’ai très peu de vêtements. Ça peut paraître bête mais ça me revient très cher    —    Je suis propriétaire occupant. Tout le monde a été évacué de l’immeuble. J’y reviens en cachette pour dormir parce que je ne peux pas payer le crédit et l’hôtel. Je vis comme un rat, sans eau ni électricité. J’ai peur de la police   —   Ils m’ont encore changé d’hôtel. Cette fois-ci c’était un samedi soir vers 19h30. En arrivant à la réception, le gérant m’a dit que je n’étais plus ici et il m’a donné ma nouvelle adresse. Un samedi soir. Personne ne m’avait averti. Je suis parti en bus. Je me suis perdu. C’est un quartier que je ne connais pas et il faisait nuit. Pour rejoindre l’hôtel, il fallait passer sous l’autoroute, par un tunnel. Je ne l’avais pas vu mais je voyais l’enseigne de mon hôtel de l’autre côté, alors j’ai essayé de traverser l’autoroute. Ce sont deux jeunes dealers qui m’ont arrêté. Ils m’ont montré le tunnel. On peut dire qu’ils m’ont sauvé   —   On m’a envoyé une lettre, puis deux, puis les huissiers. Je dois quitter le logement qu’ils m’ont attribué de façon provisoire. Ils me demandent de partir sans délai et en plus de leur payer 6 mois de loyer parce j’aurais dû retourner dans mon appartement depuis. Ni le propriétaire, ni personne ne m’a rien dit. Il paraît que les travaux sont finis depuis 6 mois. Comment je peux le savoir ? Comment je vais payer ?   —   On nous a évacués avec la police. En 5 minutes. Je suis sortie en pyjama. Ma fille avait honte parce qu’elle avait son t-shirt pour dormir. Un t-shirt avec Mickey, tout troué   —    On nous a annoncé que notre prise en charge en logement provisoire était finie parce que notre immeuble était réparé. On est tous en contact dans l’immeuble, cette histoire nous a rapprochés. On est donc tous allés ensemble le jour du rendez-vous. Il n’y avait que le propriétaire, personne des services pour vérifier, pour voir avec nous que les travaux n’avaient pas été réalisés. On a tous refusé de réintégrer mais c’est notre parole contre la sienne. C’est facile à vérifier pourtant : il pleut dans les logements et il n’y a même plus de porte d’entrée à l’immeuble    —   16 mois de galère, d’hôtel en hôtel. On a changé 6 fois. Les enfants n’en pouvaient plus. Nous, on faisait comme si. Il fallait bien ne pas craquer devant eux non ? Et au bout du compte, on nous autorise à rentrer chez nous. Avec des étais à chaque étage. Tous les autres locataires sont partis, on est les seuls dans l’immeuble aujourd’hui. Plus un son, plus rien    —   Après les effondrements, on a été logé chez des amis. Mais mon fils n’arrivait plus à dormir. J’ai trouvé une solution mais, j’ai honte de le dire… Il dort dans un gros carton que j’ai trouvé. Là, il se sent en sécurité, il pense que son plafond va tenir  —   Ils nous ont appelés pour réintégrer notre logement. Tout avait été pillé, saccagé. Tous les étages avaient été squattés. Ils n’ont même pas envoyé quelqu’un faire le ménage avant qu’on voit ça. Ils nous ont laissés y aller tout seuls, par nous-mêmes. Et quand on arrive, on voit que nous n’avons plus rien. Plus de logement, plus de meubles, plus d’affaires. Plus rien.  Pour eux, l’immeuble est consolidé alors on doit retourner chez nous. Mais ce qu’on a vu, ça n’est pas chez nous.  —   Ma mère a été évacuée grâce à ses voisins et à des passants. Elle a failli être enfermée dans son immeuble. Comme elle est vieille et un peu sourde, elle n’a pas entendu quand les policiers ont frappé aux portes pour faire sortir tout le monde. Les voisins leur ont dit que ma mère était là-haut, alitée. Ils ne l’ont pas cru certainement, ils ont voulu sceller la porte mais les voisins ont insisté. La tension est montée et la B.A.C. est même intervenue. Des passants s’en sont mêles et ils sont enfin remontés. Elle était là. Elle dormait. Je n’arrive pas à imaginer ce qui se serait passé à son réveil s’ils n’avaient pas été là    —   Au début, on avait droit à des tickets RTM pour compenser le fait qu’on était loin de chez nous et surtout de l’école de nos enfants. Et puis, ils ont dit que ça n’était pas légal ou je ne sais quoi. Ils ont supprimé les tickets RTM    —   Mon amie a un dossier de carte de séjour en cours d’instruction. Elle travaille, elle est parfaitement en règle et son bail est légal. Mais comme elle n’a pas de carte de séjour, seulement un récépissé, elle n’est pas prise en charge et n’a pas le droit à une solution d’hébergement. Comment peut-on faire la différence entre les gens ? Ceux et celles qui perdent leur logement n’ont rien demandé. Peu importe leur nationalité, ils n’ont rien demandé et devraient avoir les mêmes droits que les autres. Au lieu de ça, on les traite comme des coupables. En attendant, mon amie dort sur mon canapé    — Parce qu’un des bâtiments est dangereux et qu’il risque de s’écrouler, on a évacué tout notre îlot d’immeubles. On préfère évidemment être en sécurité, on ne conteste pas l’évacuation. Mais les habitants de l’immeuble dangereux sont pris en charge et nous, tous les autres, on n’a droit à rien. Vu que ça n’est pas notre immeuble qui est en cause et que nos propriétaires ne sont pas responsables, on doit continuer à leur payer notre loyer. On doit se reloger par nous-mêmes et payer en même temps notre loyer pour un logement qu’on n’a plus. C’est une histoire de fou. Un des voisins est en train de devenir fou d’ailleurs   —   Pourquoi il faut qu’on sorte de chez nous en moins de 10 minutes ? On pourrait tout de même avoir le temps de se préparer, de rassembler nos affaires. Dans la panique, on a tout oublié. On a besoin de papiers pour ouvrir un dossier d’assurance, mais on ne les a pas. Personne ne veut prendre la responsabilité et nous laisser revenir, juste quelques minutes, pour les récupérer. C’est incompréhensible    —   Depuis un an, nos valises sont prêtes. Tous les jours je me dis qu’ils vont cogner à la porte. On s’y attend et on s’y prépare. On a surtout peur que ça se passe en notre absence, comme nos voisins. Ils sont rentrés du travail un soir et ils n’avaient plus accès à leur maison. On attend. On attend. On ne vit plus vraiment —

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