La parole aux minots

Comment se souvenir 
et rendre hommage à nos voisins disparus 
sans nous perdre dans les larmes, l’amertume 
ou la peur des pierres qui tombent?

Hé bien, voilà ce qu’on a trouvé 
avec des enfants du quartier 
réunis à Destination familles:

On ne va rien oublier bien sûr, 
mais on va regarder devant, 
lever les yeux et dire nos rêves.

On va relever le défi :
imaginer Noailles demain.
Dire à voix haute ce qu’on a envie de vivre, 
d’inventer et de réaliser ensemble 
dans notre quartier.

En voilà un premier recueil.
(à suivre)

(c) Alice Ravelo de Tovar, pour les commémorations du 5 novembre 2020 au cours desquelles les textes des minots de Noailles ont été dit, devant la foule rassemblée, par les Crieurs du quartier.

« Je m’appelle Alaoui, je vis avec toute ma famille à la rue du Musée. On est arrivés il y a un an. On est au moins sept, ou dix. Il y a mon petit frère, mon deuxième petit frère, ma mère, mon père, mon grand frère, mon deuxième grand frère, ma grande sœur et moi. Et ma tata et mon tonton.

Chez moi j’aimerais qu’il n’y ait plus de coupures d’électricité et qu’on ait une bonne connection. Parce que le soir dans la chambre de mon père et ma mère, ils laissent la lumière ouverte, comme ça il n’y a pas de cambrioleur qui vient. C’est comme des brigands qui entrent là où il n’y a pas de lumière. 

J’aime pas qu’il y ait autant de mouches et d’abeilles chez moi. C’est à cause de la terrasse. On a une terrasse. Pas un balcon, une grande terrasse. Ma mère a planté des tomates, elles sont vertes d’abord, puis rouges, puis elles pourrissent si tu les oublies.

Mon quartier rêvé, c’est ne pas avoir de brigands et des armes à feu par terre. J’aimerais que les voyous ne fassent pas de bruit, parce que des fois ils mettent de la musique juste en bas de chez moi. J’aimerais que les voyous soient très très gentils et qu’ils donnent des choses, pas de la drogue. J’aimerais un quartier où on trouve de tout dans les magasins et dans la rue. 

Il manque aussi des endroits pour nous. Dans la rue, quand on joue, il y a des gens qui nous embêtent, qui nous disent passe-moi ton argent, passe-moi ton téléphone. Il faudrait des tenues de sport, des chaussures de sport, un terrain de sport. Le foot, c’est un sport, non? 

Je voudrais qu’il n’y ait plus de virus à Marseille. Et que mon frère arrête de me taper. Je voudrais moins de chiens et moins de voleurs de téléphone. Je voudrais que les voyous soient très gentils avec le reste du quartier.

J’aimerais que les bâtiments ne s’effondrent plus. J’aimerais que des pierres ne me tombent pas sur la tête. Qu’il n’y ait plus de maisons toutes pourries dans le quartier. J’aimerais avoir une maison qui ne bouge pas, immobile dans mon rêve et dans mon quartier. Ou alors déménager dans un autre quartier avec une piscine dans ma maison. »

Son de la criée publique des textes des minots le 5 novembre 2020, sur la place du 5 novembre (le son au début est très faible, on se rapproche au fur et à mesure!) Prise de son: Elodie Sylvain. Photo: Dogan Boztas

« Je m’appelle Farhati, j’ai huit ans et j’habite le quartier de Noailles, rue du Musée. 

Ce que je ne veux plus dans mon quartier, c’est les voleurs, les rats, les tueurs, la chicha, les méchants, les chiens, les masques. 

Mais je n’aimerais pas que mon quartier change, j’aimerais juste qu’à la rue d’Aubagne, là où les immeubles se sont effondrés, on construise une piscine. Une grande piscine ouverte où je puisse apprendre à mieux nager. 

Je veux des rues sans les rats et sans les bouteilles d’alcool cassées par terre. Je veux qu’à la place il y ait des fleurs et des endroits pour courir sans avoir peur de se faire renverser par une voiture. 

J’aimerais que Destination Familles soit ouverte toute l’année, parce qu’elle est cool et elle est géniale, il y a plein d’activités. On fait les devoirs. J’aimerais que l’école se fasse ici. 

Voilà, c’est tout. »

Son de la criée publique des textes des minots, le 5 novembre 2020, sur la place du 5 novembre. Prise de son; Elodie Sylvain. Photo: Dogan Boztas

« Je m’appelle Haïria. 
J’ai deux prénoms, en fait : j’ai Manel et j’ai Haïria.

Je ne veux plus de rats partout dans mon quartier. Je veux aussi qu’on arrête de maltraiter les animaux. 

Je veux que l’école vienne chez nous, que les enseignants de Chabanon viennent faire l’école ici, à Destination Familles, là où on se sent bien. Ceux qui n’habitent pas Noailles, ils peuvent continuer à aller à l’école à Chabanon s’ils veulent. Et puis j’aimerais que les enseignants arrêtent de porter le masque, qu’on voit leurs lèvres quand ils parlent. 

J’aimerais que le samedi et le dimanche on puisse partout faire de la relaxation. J’aimerais qu’on arrête le racisme, qu’on arrête de dire «les Arabes ça, les Comoriens ci». Que tout le monde s’aime, ou alors la personne qui n’aime pas, qu’elle reste polie, qu’elle n’insulte pas. J’aimerais qu’on arrête de se moquer des malades et des handicapés et aussi qu’on arrête de dire des gros mots. Moi j’en dis que quand je suis énervée. 

J’aimerais un quartier plus calme, avec moins de fous comme ceux d’en haut de la rue. On pourrait tous faire du yoga, de la relaxation. 

Depuis qu’il y a eu les effondrements, ça me fait vraiment peur. J’aimerais que ce quartier soit mieux fait, plus solide, parce que là des fois il tombe. Y a des trucs qui tombent et il y en a que ça a traumatisé. J’aimerais aussi pleins de commerces qui attirent les gens de partout, ça nous changerait les idées.

La bonne idée ça serait d’avoir une vraie fête pour le quartier, parce que celles qu’ils font des fois avec juste de la musique, il n’y a souvent presque personne qui y va.  Il y a des gens à côté qui font n’importe quoi, qui insulte les gens qui passent. Pas des SDF qui demandent de l’argent, non, plutôt des gens qui portent des capuches noires. Je voudrais une vraie fête comme le carnaval, avec tout le monde qui rigole, ça j’aime beaucoup.

J’aimerais que tout le quartier soit beau comme les rues d’en bas, sans que rien ne s’effondre. J’aimerais rester ici, dans notre appartement avec la terrasse et les plantes de ma tante. Mais c’est possible que ma tante vienne s’installer chez nous et qu’avec ma mère on aille vivre au Frioul. Je ne sais pas, mais j’ai peur que de là-bas ça soit compliqué pour aller à l’école et faire les courses. Moi, en vrai, je préférerais rester ici à Noailles. »

« Bonjour, je m’appelle Izza et j’ai bientôt dix ans. 

Je suis la fille du boulanger Salah et de la boulangère Nora. Je me souviens de la première évacuation, juste après l’effondrement des immeubles. Le jour d’après, avec ma grande sœur, on a pris les valises et on est parti à Strasbourg chez la famille. Je n’arrêtais pas de pleurer, sur le chemin de la gare, dans le train et même là-bas. Ma mère m’a expliqué que j’étais un peu traumatisée. J’ai même fait un cauchemar.

Mon quartier de rêve, il ressemblerait plutôt au quartier Pastré, là où je fais de l’équitation. C’est au pied des collines, en face de la mer, c’est magnifique. Pour Noailles, j’imagine des petites rues bien décorées, comme au Maroc, avec du blanc et du bleu Marrakech. Avec des immeubles tout beaux et tout blancs, comme à Casablanca, qui veut dire «maison blanche». A Beni Mellal, c’est tout rouge. Au Maroc, chaque ville a une couleur. En fait j’aimerais bien que notre quartier soit blanc et bleu Marrakech. Que dans les ruelles il y ait des plantes, que ça ne soit pas sale et qu’il y ait moins de pollution. 

Au Maroc, les chats qui vivent dans la rue, ils sont heureux. Une fois, on est allé à un McDonald’s, parce qu’au Maroc c’est halal. Il y avait plein de chats et les clients les nourrissaient. Du steak, des frites, du poisson, de l’eau dans un verre. On était en terrasse, deux chats passaient derrière nous sur les sièges et on les caressait parce qu’ils avaient l’air gentil. Alors ma sœur a commandé une boite de nuggets pour eux. Après les chats nous ont suivis dans la rue.

Ici, j’aimerais que ça ressemble un peu plus au Maroc. Et que dans le quartier il y ait une petite routine : que les gens sachent à quelle heure la voisine sort son chien, à quelle heure la boulangère va ouvrir: qu’on prenne soin les uns des autres et aussi des animaux. Un quartier plus collectif. Bon, il est déjà très collectif, ce quartier. Mais un quartier plus beau, plus soigné. Plus de respect entre les gens et moins de bagarres de rue. Et des policiers un peu moins intolérants. Et qu’on tague pas des gros mots sur le rideau de fer sans demander son avis à mon père – c’est pas des gros mots, d’ailleurs, juste des mots qu’on n’arrive pas à lire. 

Là où il y a le trou des immeubles qui sont tombés, ça serait bien de construire de nouveaux immeubles. Parce qu’en ce moment il y a beaucoup de gens qui cherchent une maison. Faire un hôtel pour les gens qui ne savent pas où dormir. Ou même un restaurant pour ceux qui ont faim. Ou un centre aéré – mais attention, aucun centre social ne remplacera Destination Familles! Ici, c’est la meilleure association, c’est la famille. Je viens faire les devoirs le lundi et le mardi soir. Et puis y a des activités: ça fait un an que j’apprends à jouer de la derbouka. J’aime la musique traditionnelle. Et le raï aussi, mais pas n’importe lequel. Il ne faut pas juste taper «Raï» sur Youtube, il faut choisir. Le rap, j’aime pas trop, à par celui de Diam’s et de Soolking, parce que c’est des chansons qui ont un sens.

Quand je descends la rue d’Aubagne, tout le monde me dit bonjour parce qu’ils savent que je suis la fille du boulanger. C’est ça un beau quartier, là où tout le monde se connaît. Ça suffit pas de dire un beau jour: «Tiens, je vais améliorer ce quartier!» Non, il faut s’en occuper tous les jours. »

« Bon, je m’appelle Tayssir, j’ai onze ans et demi, et après c’est bon. J’ai pas envie de parler.
Avec Izza, on est en CM2 à Chabanon, si vous voulez savoir. 

Mon quartier de rêve, c’est Stop le racisme. Il faut arrêter d’embêter les gens pour la couleur de leur peau. Et aussi les femmes voilées: tout le monde a le droit d’être voilé, la preuve! 

Et il faut arrêter de critiquer les «Marrons», parce que d’abord ils ne sont pas «noirs». Le noir c’est vraiment noir, on voit rien. Marron, c’est comme le chocolat. 

Un bon quartier, c’est là où on peut s’aimer l’un l’autre et pas se tabasser l’un l’autre. Pas comme là-bas où les gamins ils se mettent des coups de pied soi-disant pour rigoler. 

J’aimerais aussi vivre seule dans un appartement rien que pour moi. Là j’habite rue Châteauredon avec mon père et ma mère. Si vous voulez venir, alors venez, parce que moi je suis une star de Tiktok et de Snap. Et j’aimerais avoir un hélicoptère privé.

Dans le trou des immeubles qui sont tombés, il faudrait peindre un graffiti géant avec des cœurs  et puis au milieu un poing levé. J’aime bien dessiner, mais j’ai du mal à faire les mains et les poings, il faut que je m’entraîne. 

Izza dit: «Tu sais que le poing de Noailles, il ressemble à celui de Black lives matter?» » 

Atelier mené en octobre 2020 à Destination Familles, rue d’Aubagne, par Bruno Le Dantec, avec l’aide de Lamia Boussadia et Hervé Trémeau.

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